Terry Rodgers, Upper Class Hero
01.11.2009
Peintre hyperréaliste né dans le New Jersey en 1947, Terry Rodgers illustre des personnages libertins aux caractères trempés comme noyés dans une marre de champagne, aux couleurs séduisantes, hantés d'un « narcissisme cool ». « Parce que tu peux acheter des choses, mais pas un sentiment, un amour-propre, ou une harmonie » déclarait-il. On peut considérer l'oeuvre de Terry Rodgers comme des gigantesques scènes de « gueule de bois » existentialistes.

Terry est un « ultra ». Il possède un coup de pinceau brûlant et un oeil de marbre froid. Il est Ultra tout, ultra-lourd, ultra-clinquant, ultra-libertaire... Ultra fin. La perfection de chaque toile lui permet de mieux sublimer les disfonctionnements d'une société en pleine débauche. La forme distance le fond. En s'appuyant sur des univers photographiques ultrachargés, son travail présente une vraie réécriture des grandes toiles narratives. Il juxtapose la perfection d'un traité pictural à une critique des temps modernes basées sur l'hédonisme, le matérialisme et l'insoutenable légèreté de l'être. Des poses figées telles des statues de cire, des comportements non assumés, des regards fuyants comme ceux de gamins coupables devant le jugement Saint.

Le jugement de Terry ou du spectateur ? L'univers de Terry est une rhapsodie de songes éternels qui oscillent entre fiction et réalité, comme des arrêts sur images de chroniques à la fois séduisantes et atroces. L'aspect tragique de la fête dans l'opulence a enfin trouvé sa place ailleurs que dans l'iconographie classique. Dans sa tête s'ébauchent des spectacles de vie fascinants, de provocantes pré ou post orgies, des fêtes luxueuses, où règne l'excès d'alcools et de drogues à l'ombre de Dionysos. Rolex au poignet et sous-vêtements de soie, voici un portfolio des tenues de fin soirée.

Terry Rodgers in his studio.

Clark
Première question, pourquoi avez-vous choisi la peinture et non la photographie comme moyen d'expression ?
Terry Rodgers
J'ai toujours pratiqué les deux. Vous aurez bientôt l'occasion de voir de nouveaux travaux. Pour le type de travail que je fais, il n'existe pas de frontières dans la création. Bien sûr que je suis intéressé par la photo, le graphisme, la sculpture, la peinture, la vidéo - tout ce qui ouvre des portes pour observer ce que nous sommes.
C
Travaillez-vous toujours sur une base photographique ou imaginez-vous tous les scénarios ?
TR
Pour le genre de peintures que je réalise maintenant - qui combinent d'un côté des détails du monde physique que nous partageons et une obsession de remarquer des choses avec de l'autre côté de plus grandes et de plus complexes métaphores - l'information contenue dans une photo me permet de jouer librement avec un sens de la réalité et un sens du fantastique.
C
Vous êtes fasciné par les gens de la haute société et du show business, pourquoi les présenter d'une manière ultra réaliste ?
C'est comme si vous cherchiez à sublimer vos sujets pour créer une distanciation entre les personnes que vous peigniez et le spectateur... Est-ce un moyen de produire un point de vue très critique pour le spectateur ?
TR
Les personnes dans ces peintures sont en quelque sorte les habitants à moitié réels de nos imaginations collectives, les fantômes de nos désirs. La distance que ressent celui qui regarde, se situe en réalité entre le langage de nos fantasmes et l'anxiété de nos vies, la représentation de notre impuissance. Et l'apparent « réalisme » est un moyen de se concentrer à la fois sur l'irréalité de nos vies modérées et sur le monde très physique que nous habitons.

Et je n'ai aucun sens de la critique. Je m'émerveille du poignard à double tranchant qu'est la beauté. Je suis époustouflé par l'énergie infinie et impitoyable du monde. Et en même temps, je me rends compte de l'angoisse qui pervertit tous les niveaux de la société. On dirait que la lutte menée pour traverser l'immense fossé qui existe entre nous, envahit même ces cauchemars de perfection. Nos désirs si réels et vulnérables s'égarent facilement. Et j'imagine que chaque culture/système que nous générons aboutira sur une certaine forme de pensée pré-établie et modérée. Il y a peu de chance pour que nous mettions en oeuvre une thérapie universelle qui nous rendrait tous extraordinairement ouverts, généreux, gentils et partageurs.
C
Comment avez-vous initialement été connecté à cette société ?
TR
La « société » dans les peintures est le fruit des rêves, des icônes, des êtres idéalisés et des fantasmes induits par les médias qui peuplent notre imagination. Nous sommes tous connectés au flot qui bouillonne dans nos veines culturelles. Dans certain cas, il pourra être plutôt punk, hip-hop, Hell's Angels, BCBG, religieux, couture ou gentleman-farmer mais nous l'avons tous d'une certaine façon.
C
Dans vos compositions, vous ne laissez jamais d'espace entre les gens... Même si ces gens ne communiquent jamais entre eux d'ailleurs... Est-ce pour créer une sorte de claustrophobie à l'attention du spectateur ?
TR
Cette compression visuelle est là pour faire ressentir combien il y a à comprendre et à gérer - et cela peut suggérer plus que l'interpersonnel. Cela peut inclure les énergies des villes qui s'entrelacent, les médias, l'esprit de marque qui nous absorbe et la tension entre la plénitude extérieure et nos luttes intérieures. Le manque de communication est là pour accentuer ce que nous vivons – beaucoup de discussions, d'enthousiasme et de fumée – mais très peu de relations agréables et de chaleur.
C
Vous êtes dans des galeries depuis 20 ans et vous vous intéressez toujours à des thèmes similaires... Pouvez-vous résumer brièvement ce qui a changé dans votre inspiration aujourd'hui ?
Est-ce que le matérialisme a complètement changé votre relation et nos relations avec les gens ?
TR
Non, je ne peux pas expliquer ce qu'il y a de différent. Vous pouvez en voir des allusions dans mes travaux antérieurs mais les choses ont simplement l'air d'être tombées en morceaux autour du nouveau millénaire. L'évidence du matérialisme accentue seulement son absurdité. Mais c'est toujours le monde dans lequel nous vivons, magnifique, troublant, indifférent, infiniment engagé...
C
Pensez-vous que l'évolution de vos peintures reflète bien l'évolution - ou la dégradation - de nos temps modernes ?
TR
Je n'ai aucun moyen de le savoir. J'imagine qu'il y avait bien moins de communication du temps où la parole d'un père était loi et où les femmes faisaient partie des meubles.
C
Que présenterez-vous dans vos prochaines expositions ?
Aurons-nous la chance de vous voir en Europe ?
TR
Je vais venir à Bruxelles pour un vernissage chez Aeroplastics en janvier 2010. C'est une opportunité pour montrer un large éventail de nouveaux travaux. Certains seront familiers, mais nous aurons de nouvelles choses qui franchissent les frontières entre peinture, graphisme et vidéo. Et l'Europe est l'endroit où j'ai trouvé un public qui me soutient, donc une part de moi s'y sent vraiment chez elle.

Interview by Romain Dauriac from Clark Magazine, Issue #39